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Une histoire de vaisselle

Je n’ai jamais aimé faire la vaisselle. Franchement, qui aime ça ? Mais toi, ça ne t’a jamais dérangé. Je me rappelle la grimace que j’ai tiré lorsqu’un jour, tu m’as dit que tes frères voulaient t’offrir un lave-vaisselle pour ton anniversaire, mais que tu avais catégoriquement refusé. Et je n’arrivais pas à comprendre. Mais maintenant des années plus tard, je comprends.

C’est drôle qu’un robinet de cuisine me fasse penser à toi. Aujourd’hui, j’ai réalisé que c’est la première fois que j’ai fait la vaisselle de mes propres mains dans ta maison. Pas que je ne proposais pas mon aide, mais tu étais à chaque fois là dans les parages pour m’arracher l’éponge des mains dès que je m’aventurais dans la cuisine, et que tu me disais que ce n’était pas à moi de le faire.
Aujourd’hui, tu n’es plus là dans les parages, et personne ne va venir m’arracher l’éponge des mains.

D’un coup, j’ai compris. Pendant trente ans, c’est toi qui te retrouvais exactement en face de ce même robinet de cuisine, la lumière apparaissant par la fenêtre pour illuminer tes cheveux blancs. Seule, tu étais. Tes enfants étaient grands. Seule. Ton mari partait la semaine travailler loin d’ici. Et il n’y avait qu’une personne dans le public pour acclamer le ballet de casseroles et d’assiettes venant s’empiler. Toi. Et tu le faisais sans rechigner. Parce qu’il y avait cette mélodie dans ton ADN, qui chantait et qui chantait sans même que tu ne t’en rende compte :
«Je vais donner, donner.
Sans jamais cesser.
Ce qui de joie me rempli
C’est sur leurs lèvres, ces sourires »

Un jour, en faisant la vaisselle, tu m’as confié le secret, à l’origine de ton refus de posséder un lave-vaisselle. Ça m’a foutu par terre. Tu m’as dit :

« Si j’avais un lave-vaisselle, il suffirait de vider et remplir la machine. Et ce serait bouclé en 3 minutes. Mais faire la vaisselle à la main, ça prend du temps. Rincer, laver, sécher. Tu ne peux pas te défiler, tu es obligé de le faire. Quand j’avais ton âge, à la maison, il y avait des piles de vaisselles immenses à faire. On ne pouvait pas se défiler. On étaient obligées de le faire. Et figure-toi, que c’est au milieu des bulles de savon et des tas d’assiettes et de couverts, que ma mère et mes sœurs, on pouvaient discuter. Se raconter toutes sortes d’histoire. Ces moments n’auraient jamais existés, si nous n’avions pas étés dans un premier temps coincées dans une cuisine à faire la vaisselle. Si j’avais un lave-vaisselle, il y a plein d’histoires que toi et moi, on n’auraient jamais pu se raconter. Si j’achetais un lave-vaisselle, tous ces moments seraient perdus. Et ça, je ne peux l’accepter. Alors, je refuse. Je me remonte les manches et je fais ce qui a besoin d’être fait. »

Je ne savais pas qu’on pouvait refaire le monde autour d’un robinet de cuisine, de bulles de savon, et de tas d’assiettes et de couverts. Je ne savais pas non plus qu’arracher l’éponge des mains de sa petite-fille pouvait être une preuve d’amour, disant par des actes «ma chérie, laisse-moi prendre soin de toi ».

Aujourd’hui je suis si reconnaissante pour ces heures que j’ai pu passée dans la cuisine à tes côtés. Toi à faire la vaisselle, et moi m’incrustant auprès de toi pour sécher. Pour donner, donner. Pour refaire le monde et se raconter des histoires.
Dont une, juste comme celle-là. ❤

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